Rouge sang

Photo du compte Instagram Menstrugram

RChaque mois, des milliards de femmes perdent cycliquement du sang. Un phénomène intime, on ne peut plus naturel, qui est pourtant trop largement passé sous silence dans l’espace collectif. Un comble quand on sait qu’en moyenne les femmes vivent 2 730 jours de leur vie en période de règle, sont menstruées pendant environ 42 ans, 13 fois par an, ce qui représente 546 cycles soit 9% de leur vie !

Mais pourquoi les règles font-elles encore si peur ?

Jugées sales, odorantes, honteuses voir dangereuses, les règles doivent rester à de nombreux égards secrètes…

Nous avons toutes vécues ce moment, et moi la première, où l’on se rend compte inopinément qu’ « elles » sont arrivées et où l’on court en cachette aux toilettes pour enrayer la tragédie. On subtilise un petit tampon dans le creux de la main et hop, on n’en parle plus ! J’y ai personnellement toujours vu une sorte de pudeur. Je raconte en effet rarement ce que je fais aux toilettes et comment je le fais… Mais de là, à m’interdire de cuisiner ou de toucher quoique ce soit en lien avec la nourriture lorsque je suis réglée, sous peine de la contaminer comme il est d’usage de le croire en Inde, il y a un gap. On a trop longtemps ignoré ou oublié à quel point certaines filles souffraient en silence car on ne leur a jamais expliqué adolescentes ce qui se passait dans leur corps…

Quand j’étais au collège par exemple, je me souviens que lorsque l’on s’ennuyait en classe, on jouait à reproduire la publicité des serviettes hygiéniques avec mes copines. Pour cela, on s’armait d’encre bleue et d’une feuille de papier et on tapotait les deux ensemble. Ça nous faisait mourir de rire car on trouvait ça franchement débile que le liquide des publicités soit de cette couleur complètement éloignée de la réalité physiologique du corps humain. Ça n’avait aucun sens à nos yeux, la sang c’est rouge, point final ! Pourquoi mentir, pourquoi vouloir cacher à tout prix un phénomène qui est tout simplement naturel ? Aujourd’hui avec le recul, je me rends compte que les ados que nous étions, ont certainement œuvré pour que cela cesse puisque l’année dernière, Nana a enfin fait le choix de dévoiler le vrai visage des règles en optant pour le rouge dans sa dernière campagne publicitaire. « Les règles c’est normal. Les montrer devraient l’être aussi » clame désormais la marque.

Série de photos de Rupikaur

Une initiative qui va dans le sens de toute une déferlante d’actions symboliques et de publications en tout genre qui ont surgi dans la sphère publique ces dernières années pour venir au secours de nos chères et tendres menstruations, trop souvent enveloppées d’un voile de répulsion et de rejet. Je pense par exemple aux podcasts à écouter sang honte et sang modération « Rouge comme les règles », produits par France Culture en collaboration avec Juliette Boutillier et Nathalie Battus, au délicat film 28 jours de Angèle Marrey, Justine Courtot et Myriam Attia ou encore au livre de Elise Thiébaut, paru en 2017 aux éditions La Découverte, qui rappellent à quel point les règles c’est la vie et que c’est l’une des premières révolutions a être à la fois « sanglante et pacifiste » comme le souligne si justement l’auteure de Ceci est mon sang.

Déjà en 2013, l’artiste et photographe Petra Collins, très portée sur les questions du corps et de genre, jeta un pavé dans la mare avec son tee-shirt « Period Power » réalisée en collaboration avec l’ex-marque made in LA, American Apparel. Une façon on ne peut plus explicite d’honorer la femme pendant ses règles en montrant ostensiblement un vagin ensanglanté avec une main baladeuse… Les réactions suscitées par ce choix artistique n’ont pas manqué de couler à flot et révélèrent à quel point nous avions encore du chemin à parcourir niveau poils pubiens, masturbations féminines et ragnagnas. Un trio cinglant qui a fait son effet puisqu’il a contribué à populariser l’artiste sur le devant de la scène !

Si le réseau social de l’image détenu par le géant Facebook accepte aujourd’hui de laisser ses utilisateurs parler de règles, c’est loin d’avoir toujours été le cas. En mars 2015, la poétesse et féministe indo-canadienne Rupi Kaur réalisa dans le cadre d’un travail de fin d’année pour l’université de Waterloo, une série de photos autour des règles où elle se montrait dos à la caméra avec une tache de sang entre les jambes ou encore assise sur un toilette et jetant une serviette usagée dans la poubelle. Se servant d’Instagram pour populariser ses poésies, elle fut surprise de constater que ce dernier se heurta à ses images considérant qu’elles étaient contraires à ses « règles » d’utilisation. Une polémique qui apporta sa pierre à l’édifice en rappelant que les menstruations n’ont rien de vulgaire ou de pornographique.

Photo de Chanmanheyyy

Et pour cause ! Désormais, si vous allez sur Instagram et que vous tapez tout simplement « period », vous tomberez sur plus d’un million de publications… C’est dire si les femmes avaient besoin d’en « finir avec ce tabou vieux comme le monde » pour reprendre le sous-titre de l’ouvrage de Jack Packer paru en mai 2017 aux éditions Flammarion, Le grand mystère des règles.

Alors vu que la parole se libère, on a récolté tous un panel de témoignages sur les cycles féminins, l’utilisation de la cup ou de la culotte menstruelle que l’on se fera une joie de partager avec vous dans notre prochaine newsletter.

Restez alertes !

Pauline Weber